lundi 21 août 2017

Ce sexisme légal qui sévit en entreprise

J'ai fiché pour vous le Petit traité contre le sexisme ordinaire de Brigitte Grésy.


Ce sexisme légal qui sévit en entreprise

Le sexisme ordinaire passe inaperçu

“Sale Noir”, on voit que c’est raciste, mais “sale femme”, ça ne marche pas.
Le sexisme ordinaire n’est pas du domaine de l’illégal mais du “sournois, pas-vu-pas-pris, indicible, infra quelque chose ou méta je ne sais quoi”
“On est dans le signe qui rejette, la parole qui exclut, le sourire qui infantilise, le dos qui se tourne, le cercle qui ne s’ouvre pas, la couleur grise qui refuse le rose”
“On est partout et nulle part et partout cela suinte !”
“stéréotypes et représentations collectives qui se traduisent par des mots, des gestes et des comportements ou des actes qui excluent, marginalisent ou infériorisent les femmes”
Le monde du travail est codé et il est traversé par d’autres structures relationnelles, où le plus fort gagne à tous les coups et impose ses codes, des codes non dits, diffus, souvent illisibles mais qui créent de graves dommages collatéraux : relations H/F
Nous avons les lois, même si mal appliquées, mais nous n’avons pas les moeurs


Comment le définir

Il y a du sexisme ordinaire dès que la destinataire est envahie par un sentiment de malaise. “Les adjectifs qui reviennent le plus souvent lorsque les femmes parlent de cet état sont tous précédés du “de” privatif et traduisent le manque et le mal-être : désorientées, démunies, déroutées, déstabilisées, dépourvues…
Trois mots reviennent en boucle lorsqu’elles tentent de décrire cet état : infantilisation, déstabilisation, exclusion. Les voilà qui, tout à coup, se perçoivent comme étrangères à ce monde où la majorité des hommes évoluent à l’aise”

Condescendance, mépris, paternalisme
cf Natacha Henry, les Mecs lourds ou le paternalisme lubrique


Quelques techniques du sexisme ordinaire

Obstruction
Donner des consignes insuffisamment claires ou délibérément irréalisables, pour humilier subtilement et parfois publiquement la malheureuse, impuissante à répondre à la demande. Le secrétariat par interim en offre un bon exemple
Exclusion et insubordination larvée pour les femmes dans les postes à grandes responsabilités, sexisme caché derrière un discours qui masque les réticences

Chasse à l’intruse
Pas de sentiment d’appartenance, de légitimité, de confort et de liberté dans une organisation de travail à moins de 30% de femmes
Au-delà de 30%, le sexe n’est plus considéré comme une spécificité qui se remarque et donc qui marque la personne et surdétermine son comportement.
Monochronie des par-dessus gris anthracite. “Les femmes se sentent insolentes car elles sont insolites”.
L’exclusion peut être plus brutale, provoquée par un discours machiste qui fait fuir vers une organisation plus ouverte aux femmes.
Rareté des femmes donc rapports de force inégaux, stress et fatigue supplémentaires sur les femmes

Délégitimation subtile
Si la femme a un poste à responsabilités, on mettra en place des stratégies de contournement pour l’isoler et neutraliser son pouvoir.
On évite son regard, on fait comme si elle n’était pas là.

“Séduction”
Sexualisation des rapports professionnels unilatérale, malaise et rejet de la partenaire qui ne veut pas de cette instrumentalisation, obligation de ne pas réagir, compte tenu de la très grande tolérance sociale à cet égard, assignation à rire contre son gré
L’homme qui y procède déséquilibre et domine l’interlocutrice, c’est un abus de pouvoir

Blagues ou allusions lourdes et graveleuses
“Le recours, en présence d’une femme, à des propos graveleux prononcés comme des mots de code de reconnaissance masculine peut être une formidable machine d’exclusion. Les propos orduriers fusent ; les blagues de cul fleurissent. Chacun y va de la sienne. La femme rit tout d’abord ; elle fait bonne figure pour ne pas paraître coincée ; elle y va même de son couplet si vraiment elle est en forme, et puis tout à coup c’en est trop ; elle ne suit plus le rythme ; elle sent que ce qui se joue, c’est un truc d’hommes, un truc de clan qui vous exclut. Elle se sent humiliée ; elle ne peut plus faire face”.




Le sexisme exercé par les femmes

Ne faisons pas porter aux femmes la responsabilité de leur oppression !
“Certes la violence symbolique ne peut s’exercer sans le concours de ceux qui la subissent, mais comment faire autrement quand le dominé ne dispose, pour penser cette soumission, que d’instruments de connaissance qu’il a en commun avec le dominant et qui, n’étant que la forme incorporée de la relation de domination, font apparaître cette relation comme naturelle”? (Bourdieu, la Domination masculine)

Effet Pygmalion inversé qui s’exerce précocément et continûment sur elles
Représentations que les femmes ont d’elles-même :
défiance, surinvestissement, dévalorisation
“ambivalence des femmes, matraquées et escamotées”

Ambivalence
Désir de retrouver ses enfants + désir d’être autant reconnue que les collègues masculins

Manque de confiance en soi
Edith Cresson au congrès de Pau : après des heures de débats avec le CERES, Mitterrand lui propose de “prendre le secrétariat”. Elle pense qu’elle doit assurer le secrétariat de la séance du comité directeur qui allait suivre. Il s’agissait en fait du secrétariat à la Jeunesse et aux Etudiants, poste éminemment difficile

Complexe de Cendrillon
Un homme accepte un poste s’il estime avoir 50% des compétences
Une femme : 80%
cf Isabelle Germain, Et si elles avaient le pouvoir
“Combien d’obscures ont connu le doute lors d’une proposition de promotion ? Combien de femmes de pouvoir n’ont pu se faire entendre par manque de confiance en elles quand le sexisme exigeait, pour le contrecarrer, des armes de rétorsion trop fortes ?”

Doute exprimé par les femmes = évaluation personnelle ex ante
Les chefs voient le doute comme un aveu de ne pas être à la hauteur, ils sont rassurés par une attitude de confiance en soi
On condamne la mauvaise messagère qu’il annonce pas des lendemains sans nuage
Les hommes sont passés maîtres dans le faire-valoir et la mise en lumière de leurs talents
La défiance en soi crée la défiance chez l’autre

Surinvestissement, perfectionnisme, épuisement
stratégie de la bonne élève doublement néfaste : empêche de faire des pauses et prendre du recul
empêche d’autres stratégies de développement de carrières : déjeuners d’affaire, réseau, golf
“Parler, manger, bouger, quoi de plus sain pour l’esprit et le corps ?”

Dévalorisation
Habituées au travail non rémunéré dans la sphère privée, les femmes répugnent à monnayer leur travail


Stratégies contrastées des femmes au pouvoir pour assurer leur légitimité

Mimétisme des stéréotypes masculins
Dans l’allure et l’adoption d’organisations de travail masculines : réunions à 20h, lamentations à l’annonce d’une maternité, choix de collaborateurs masculins
Les femmes manquent d’expérience de l’exercice collectif du pouvoir, manque de repères
difficulté à lâcher prise, erreur de jeunesse

Démonstration de féminité
D’autres ont peur de ne pas être prises pour des femmes, l’enjeu pour elles est de montrer leur valeur ajoutée et leur différence dans ce monde si réservé aux hommes qu’elles croient devoir arborer à tout prix des signes de féminité pour être autorisées à y entrer.

“Les femmes, dans l’entreprise, c’est pain béni. Elles sont rigoureuses, elles font tout et elles le font bien le plus souvent”. Nature ou moeurs ?
“L’intuition dite féminine n’est-elle pas plutôt une forme de lucidité et de vigilance apprises sur le tas pour devancer les désirs ou anticiper les désagréments du sexe dominant ?”

Quotas invisibles des hommes
Cooptation et copinage, qu’on appellera jamais “quota”


Le piège du temps

On fait payer aux femmes, de leur temps et de leur fatigue, cette double activité professionnelle et familiale, cette articulation qu’elles assument, toutes les études le montrent, à 80%, mais on leur fait payer, sur leur lieu de travail, cet ajustement du temps auquel elles sont contraintes, en les culpabilisant sans répit.
Elles payent physiquement pour ajuster et on leur fait moralement payer le fait d’ajuster
Accusées d’avance d’être non disponibles, non mobiles, non flexibles

cf “Le parcours professionnel des diplômées de grandes écoles”
La durée moyenne de travail hebdomadaire des femmes cadres dirigeantes est de 50h, comme les hommes
67% font de la réussite pro un élément central de leur vie
85% se déplacent au moins 4 fois par mois pour leur travail
76% sont prêtes à travailler à l’étranger

Délit de maternité
Elles seront peut-être en congé mat 32 semaines sur 2080 semaines de travail
A partir de 17h, on culpabilise les femmes de partir et dans le même temps “il s’apprêtent à retrouver avec bonheur leur pré carré, cette atmosphère du soir, très club masculin, où l’on savoure le plaisir d’être entre soi”

Temps partiel
85% des travailleurs à temps partiel sont des femmes
30% femmes qui travaillent sont à temps partiel
5,3% des hommes

Temps partiel = moindre salaire mais travail à distance, disponibilité
Culpabilisation, mise à l’écart de responsabilité
“Et voici que règnent alors dans les lieux, triomphants, le regard altier et les fesses bien calées dans leurs fauteuils comme de gros chats repus de contentement de soi, tous les pères sous-traiteurs d’enfants qui, non contents de ne pas rétribuer ce travail qu’ils doivent à moitié et qu’ils ne font pas, se payent en plus le luxe de dévaloriser le travail de celles qui le doivent à moitié et le font en entier, en plus de leur métier”  






lundi 12 juin 2017

Wonderwoman à l’épreuve du féministomètre

Je ne regarde jamais de films d’actions avec des super-héros ou héroïnes. Je n’y connais rien. C’est le potentiel féministe de Wonderwoman qui m’a poussée à sortir de chez moi. Le plaisir esthétique est là et mon féministomètre n’est pas déçu.

La jeune Diana (prénom de l’état civil de Wonderwoman), fille de la reine des Amazones, grandit sur une île parmi ce peuple de guerrières. Elles y vivent entre elles mais s’entraînent au combat pour préparer une éventuelle attaque d’Arès, le dieu de la guerre. J’y ai vu une version sublimée d’auto-défense féministe.





Ces femmes ont une forme de beauté intéressante, qui ne provient pas de leur sveltesse, de leur taille fine ni de leur délicatesse mais de leur force.
Comme le démontre cet article, les critères traditionnels de la beauté féminine sont tous liés à la vulnérabilité : minceur, traits enfantins, petits pieds. Pas trop grande ni trop musclée pour ne pas effrayer les hommes. Les Amazones sont belles car elles sont fortes. Elles me donnent envie de faire encore plus de sport. Merci les filles.

Diana, encore enfant, échappe à la surveillance des adultes pour s’entraîner au combat elle aussi. Avant de rejoindre le groupe et de manier les armes, elle a déjà commencé à se former. De la même façon que nos filles pourraient se former à exploiter leurs capacités physiques : Diana envie, admire, veut en être et reproduit certains des mouvements qu’elle observe. Elle a trouvé ses modèles d’identification, se projette mentalement dans leurs actions et forge son esprit et son corps pour leur faire intégrer des gestes qu’ils sauront reproduire en conditions réelles. L’apprentie Amazone utilise des méthodes de PNL qui ont fait leurs preuves. Elle nous rappelle également que les filles et les femmes ont besoin de modèles de réussite féminins visibles auxquels s’identifier.

Autre leçon de féminisme : lorsque Diana échoue dans son entraînement, sa mentor attribue ses faiblesses à un manque de confiance dans ses propres capacités. « You’re stronger than you think ».


Pourtant, la mère de Diana s’inquiètait pour la jeune fille et refusait qu’elle soit entraînée au combat. Elle sait que sa fille a une force et des pouvoirs exceptionnels du fait de son ascendance divine : elle est la fille de Zeus et la seule Amazone qui puisse vaincre Arès.
La force de Diana n’est pas brimée par un manque de confiance de la part de sa mère, celle-ci connaît parfaitement ses possibilités, et c’est justement cette puissance qui l’effraie. Si Diana devient trop forte, elle sera repérée par Arès et deviendra sa cible, dit-elle. De la même façon qu’une femme trop affirmée est sensée provoquer un regain de violence machiste pour avoir voulu échapper à son statut de soumission. Fausse croyance, évidemment. Les fortes têtes et autres féministes attirent des représailles il est vrai, cependant la résignation et l’acceptation ne sont que des signaux qui disent « je ne résiste pas, tu peux aller plus loin ». Soit on fuit, soit on se défend, mais rire de sa propre humiliation ou reproduire la misogynie ne nous mettent à l’abri de rien.

Diana doit être forte.. tant qu’il s’agit de s’entraîner au combat entre femmes. L’éventualité qu’elle combatte une figure masculine, qu’elle répande son sang et qu’elle le tue.. rencontre des résistances. La maman de Wonderwoman est comme nous toutes, en somme : pas complètement déconstruite.


Certaines images sont magnifiques et galvanisantes. Diana, incarnée par l’Israélienne Gal Gabot, est parfaitement mise en valeur, pour autant on ne sent aucun « male gaze » (ce regard masculin qui déshabille et se focalise sur les parties à connotation sexuelle du corps) qui mettrait mal à l’aise la spectatrice. La caméra de Patty Jenkins est admirative, pas lubrique.






Le propos qui sous-entend le film n’est pas inintéressant : quelle la cause des guerres, et comment l’éliminer pour bâtir une paix universelle, et la conclusion anti-manichéenne du film n’est pas ridicule. La confrontation entre la mythologie grecque et une représentation de la Première Guerre mondiale amène des maladresses, à mon sens. La vision de Wonderwoman qui se promène dans une tranchée me gêne aux entournures.

Cette confrontation suppose un décalage entre Diana, enfant sauvage débarquée à Londres, et le contexte réaliste du film. Le procédé comique est élimé.
My Fair Lady, voire Pretty woman ressurgissent de façon désagréable à nos mémoires lorsque Steve Trenor, le compagnon d’armes de Diana, emmène l’héroïne acheter de nouveaux vêtements. Il complète la tenue avec des lunettes destinées à la rendre « less distracting ». Sois moins sexy s'il te plait, tu déranges le monsieur. Les scènes désagréables s’enchaînent, Diana qui parle de tuer le dieu Harès à qui veut l’entendre passe pour une illuminée. Même si l’on se doute que ses compagnons seront bien attrapés à la fin de l’histoire, on n’aime pas la voir être prise pour une folle.


Le féministomètre est partagé.


Je ne suis pas adepte du genre et je me suis franchement ennuyée mais je dois admettre que oui, Wonderwoman est un film féministe. Il montre une femme qui défend ses valeurs, accompagnée d’un homme mais qui n’a pas besoin de lui et qui n’agit pas en fonction de lui et de ses actions. L’histoire d’amour, embryonnaire, (il fallait bien un baiser et un « I love you » pour la forme) est anecdotique.

Wonderwoman est une femme forte et ses qualités exceptionnelles nous donnent envie de s’identifier à elle.

Pourtant, certains tabous liés à la combativité physique des femmes demeurent. Si elle utilise un glaive, les armes principales de Wonderwoman, et qui la caractérisent, sont un bouclier et un lasso. Elle passe la majeure partie des scènes de combats à se défendre en repoussant le feu des canons grâce à son bouclier et à ses brassards d’avant-bras. Quant au lasso, la tentation est grande de glisser une allusion au fait que Wonderwoman enserre ses proies. Le mythe du vagin denté n’est pas loin. Plus sérieusement, le lasso est habituellement ce qu’on peut appeler une arme non-létale. Dans tous les cas, il ne répand pas le sang. Le public ne verra jamais les blessures infligées par Diana à ses adversaires. Elle reste une femme, autorisée éventuellement à repousser des attaques, certainement pas à rendre les coups. On la verra souffrir pourtant, envoyée valdinguer de droite et de gauche puis écrasée par une gaine de métal qui immobilise tout son corps.





La jeune Diana a acquis une grande partie de sa force en observant les Amazones, j’en suis certaine. Et nous, qu’observons-nous ?

Une femme forte qui évite les balles grâce à des avant-bras magiques. Face à la violence réelle des hommes, déchaînée dans une guerre mondiale qui a malheureusement eu lieu, la seule riposte envisageable est une figure mythique. Comment y croire ? Et comment s’identifier à une demi-déesse qui saute aussi haut qu’un clocher ?

Merci à Patty Jenkins, Gal Gabot et aux autres Amazones. Il est réconfortant de voir leur île et d’en rêver. Puis il est nécessaire de s’encourager, de resserrer nos liens et de mettre en lumière toutes les héroïnes réelles, les humaines fortes qui peuplent ce monde.


















samedi 6 mai 2017

Le FN, un parti qui ne peut que haïr les femmes

Des femmes à la tête de partis d’extrême-droite européenne : une stratégie de dédiabolisation efficace mais un danger réel pour les droits de toutes les femmes

Marine Le Pen, une femme quadragénaire, divorcée, à la tête du Front National, est l’un des choix qui s’offre aux citoyen.nes pour le 2nd tour de l’élection présidentiel qui aura lieu dimanche.
Autant les féministes se battent pour la parité en politique et se réjouissent de l’accession de femmes à des postes de pouvoir.. mais pas dans ce cas. Vraiment pas.  

A l’échelle européenne, on constate une stratégie commune à certains partis d’extrême-droite : placer des femmes relativement jeunes à des postes de responsabilité. On peut citer l’exemple de Céline Amaudruz, 38 ans, présidente de l’UDC section Genève ou de Fleur Agema, 40 ans, députée du Parti de la Liberté aux Pays-Bas. En Hongrie, Kristina Morvai, avocate des Droits humains à l’ONU est députée européenne Jobbik.
Le cas norvégien de Siv Jensen, leader du Parti du Progrès, a des airs de déjà-vu.
Carl I. Hagen, fondateur controversé, passe la main en 2006 à cette arrière-petite-fille d’une des 1ère suffragistes du pays. « Sur le fond, Siv Jensen n'a pas renoncé à grand-chose, mais elle peut dénoncer "l'islamisation rampante" du pays sans provoquer de scandale. »[1]. La droite naturelle la considère comme une partenaire légitime et ses idées xénophobes progressent dans la société norvégienne.

Les partis d’extrême-droite savent jouer avec les stéréotypes associés aux femmes pour se donner une façade de respectabilité : douces et inoffensives, on les associe difficilement au fascisme et à sa violence. Réputées plus sensibles, altruistes et maternelles, elles sont davantage crédibles quand elles ont un discours social et se présentent comme à l’écoute des attentes des classes populaires.

Cette stratégie est efficace, le Front National a convaincu davantage de femmes depuis que Marine Le Pen a remplacé son père et son discours s’est banalisé dans les médias et la société entière.

Par ailleurs, comment reprocher à une femme d’être misogyne ?
Pourtant le Front National, fidèle à son héritage pétainiste, défend un projet de société rétrograde et dangereux pour les droits des femmes.

Pour comprendre en quoi l’extrême-droite ne peut être que misogyne, il faut se rappeler quel est l’idéal de société qu’elle promeut. Ces courants de pensée ont une vision biologisante de la nation :  on est français.e ou européen.nes parce qu’on est blanc.he avec des parents catholiques. Dans cette logique, le droit du sol doit être remplacé par le droit du sang, la nationalité se transmet par les gènes et les étranger.es sont des indésirables.

Bien au-delà de « voler les emplois des Français.es », les étrangers sont les auteurs d’un métissage qui fait horreur aux partisans d’extrême-droite. Les immigrés (masculins) ne font pas que voler les emplois, ils volent aussi les femmes. C’est ce là que viennent les stéréotypes racistes sur les Noirs violeurs.
Les viols n’émeuvent l’extrême-droite que lorsqu’ils sont commis par des hommes immigrés extra-européens, comme en témoignent les réactions de Marine Le Pen face aux agressions et crimes sexuels commis à Cologne le 31 décembre 2015.  « J'ai peur que la crise migratoire signe le début de la fin des droits des femmes »[2], écrit-elle après s’être réclamée de Simone de Beauvoir.
Pour ce qui est des viols les plus tristement banals, à savoir ceux commis dans la sphère intime, on peut se référer à Bruno Gollnisch qui entend décriminaliser le viol conjugal – qui avec un peu de chance pourra faire naître de nouveaux bébés français.

Si les hommes immigrés risquent de féconder les Françaises blanches et les faire accoucher d’enfants métis, nous plongeant dans un remake du Village des damnés, les femmes immigrées quant elles.. font trop d’enfants. Beaucoup trop. C’est le message sous-jacent aux discours sur les « allocs » et les hantises autour du regroupement familial.

Les femmes blanches quant à elles ne sont pas suffisamment fertiles. Une nation essentialisée et une idéologie raciste se traduisent forcément par la volonté d’accroître le nombre de naissances de « nos » femmes par « nos » hommes. De gré ou de force, et même plutôt de force. Le Front national et d’autres groupes d’extrême-droite mènent des attaques contre le droit à la contraception et à l’avortement. En 2010, Marine Le Pen a introduit le projet de dérembourser «l’IVG de confort » « pour tenter de le ramener à zéro si possible »[3].

L’argument nataliste évoqué se révèle être purement raciste : la France a le taux de natalité le plus élevé d’Europe.. mais pas en ce qui concerne les enfants français. D’après l’INSEE, le taux de natalité en France en 2008 est de 2,02 enfants par femme, ce qui est donc suffisant pour assurer le renouvellement des générations. Or ces statistiques représentent les « femmes accouchant en France ». Si l’on prend en compte uniquement les femmes de nationalité française, ce taux est de 1,8. C’est donc une crise de la natalité d’enfants français qu’il faut endiguer en imposant des grossesses aux femmes françaises. On peut alors se demander quels seraient les critères pour déterminer qu’un avortement est « de confort ».. Le projet concernant les allocations familiales est plus clair, elles seront réservées aux familles dont au moins un parent est français.

Le FN nourrit la hantise d’une perte d’identité et d’un envahissement par les étrangers. En réponse à cette peur et dans la lignée de tous les régimes fascistes, la nation doit se renouveler par de nombreuses naissances d’enfants de son « sang ». Pour garantir la naissance de moult bébés blancs, le corps des femmes doit être strictement contrôlé. C’est ce qui a mené au système de « Lebensbarn » (ferme de vie) en Allemagne nazie.
Ce contrôle du corps des femmes pour maîtriser la natalité est au cœur du patriarcat. L’extrême-droite ne peut exister sans une oppression machiste des plus brutales. Ce machisme va dans le sens du culte de la force physique associée à une virilité dans ce qu’elle a de plus violent et archaïque. Il implique la défense de la famille traditionnelle avec le “chef de famille” qui dicte sa loi sur son épouse et enfants et a contrario la haine des lesbiennes et homosexuels.

Les femmes (toutes mariées, et à des hommes bien entendu) sont cloîtrées à la maison avec d’un côté le « salaire parental » - qui est en fait un salaire maternel, et d’un autre côté une discrimination des femmes sur le marché du travail renforcée. Dans le discours d’extrême-droite, les femmes prennent la place des hommes dans les entreprises et le chômage sera résorbé en écartant les femmes du marché de l’emploi. L’égalité salariale est honnie, elle est également l’une des causes du chômage. Ainsi les femmes deviennent dépendantes de leur époux, ne peuvent plus refuser de rapport sexuel (grâce à Bruno Gollnisch) ni avorter et ne peuvent pas se réfugier auprès d’une association d’aide aux femmes victimes de violences puisqu’il n’y en aura plus.

Malgré sa nouvelle façade, le Front National reste un parti intrinsèquement misogyne, lesbo-homophobe, raciste, antisémite et hostile aux classes défavorisées. Son unique objectif est d’avoir et de conserver le pouvoir pour mettre en place une société brutale et appauvrie aussi bien économiquement qu’humainement.






« Il est ridicule de penser que leur corps leur appartient, il appartient au moins autant à la nature et à la nation. »
 Jean-Marie Le Pen 


vendredi 5 mai 2017

"Culture du viol" ?

« Culture du viol », l’expression peut choquer.
La culture, n’est-ce pas cet ensemble de créations littéraires et artistiques qui nous élèvent au-dessus de notre basse condition matérielle ?
Nous ne sommes pas que des corps destinés à manger et se reproduire, n’est-ce pas. La culture, sensée être « le propre de l’homme », par opposition à la nature, nous hisse au-dessus de notre animalité, de nos pulsions. Au-delà des premières associations d’idées, une culture est un ensemble de normes, de discours et de pratiques qui se transmettent par apprentissage et imitation.

Revenons à la « culture du viol ».
Le viol n’est-il pas une manifestation de la partie sombre, animale des hommes qui « ne savent pas se retenir » ? Le fruit de pulsions irrépressibles car nécessaires à la survie de l’espèce ?
Et le rôle de la culture n’est-il pas justement de dire : on régule ses pulsions, on ne vole pas le sandwich de son voisin et on ne se saute pas dessus en public ?

Non, c’est justement le contraire. Le viol est culturel, comme manger avec une fourchette est culturel. Il existe un ensemble de discours et pratiques qui s’enseignent, se transmettent et qui permettent et encouragent le viol.


Parmi les discours les plus répandus, on peut citer les expressions : « appel au viol », ou encore « il ne faudra pas s’étonner de se faire violer ».

Quand on s’habille sexy, qu’est-ce qu’on a envie de provoquer, en réalité ?
Le désir. Et il n’y a aucun mal à cela. On peut avoir envie d’exciter quelqu’un sexuellement. L’effet recherché est : le désir de son partenaire, ou d’autres hommes.
Le désir. Pas une agression.
Quand un homme vous menace de viol ou vous touche par surprise, il vous a agressées. Ce n’est pas du désir qu’il manifeste, c’est une volonté de vous humilier et de vous intimider. Le désir sexuel, c’est le désir d’être désirée et de partager du plaisir, pas le désir de faire du mal. Jouir sexuellement de la souffrance de l’autre, cela s’appelle le sadisme.

Les pulsions sexuelles, le désir sont – entre autres – naturels. En assimilant le viol à une pulsion non contrôlée, on le range du côté de la nature donc de la fatalité, donc on empêche de l’analyser pour ce qu’il est : un crime machiste, donc politique.  On l’excuse partiellement. Comme on excuse Jean Valjean qui vole un pain parce qu’il a faim.


De façon encore plus vicieuse, certains discours assimilent le viol à un acte sexuel comme un autre. Notamment dans les blagues sur le viol.
Le viol n’est plus un débordement, « oh pardon j’avais tellement faim que j’ai mordu dans ton sandwich.. c’est mal mais j’avais faim, c’était ça ou tomber d’inanition, alors... »
Le viol devient du sexe. Naturel, donc, et pire : éventuellement souhaitable, et éventuellement agréable.

On en vient à suggérer qu’une victime de viol peut désirer être violée. Donc désirer sa propre humiliation et destruction. C’est une inversion perverse. Le summum de la torture psychologique : faire croire à la victime qu’elle désire sa propre destruction.

Le discours des agresseurs consiste à dire : elle l’a voulu, elle m’a aguichée.. ce sont des excuses qu’ils se trouvent. Le problème plus vaste est que l’ « appel au viol » est une notion banalisée socialement. C’est le discours des violeurs qui est le discours dominant sur le viol.
Vous voyez mieux pourquoi on parle de « culture du viol » ?

Le viol est aussi permis par la « division des tâches » dans la sexualité entre les hommes sensés être actifs et les femmes passives.
La « drague » est conçue comme la prédation de femmes et la virilité est sensée être prédatrice et conquérante, comme en témoigne David Wong, traduit ici, qui retrace les « leçons sur le consentement sexuel des femmes » à destination des jeunes hommes issues de la pop culture.  Ce jeune homme a appris dans les films populaires qu’une femme dont on force le consentement tombe amoureuse de son agresseur. Forcément, ça donne envie.

La féminité au contraire doit être passive, le corps des femmes un réceptacle. C’est ce que l’on entend dès l’enfance. J’en faisais état dans un précédent article, « Maman, comment on fait les clichés ». Quand on apprend aux enfants que le papa « dépose une graine dans le ventre de la maman », on pose les bases. Les toutes premières informations qui permettent de se représenter un rapport sexuel, à l’âge où l’imaginaire est le plus perméable, présentent déjà l’homme comme actif et sujet de la phrase, et la femme comme un terreau, objet, qui non seulement ne fait que recevoir, mais de plus est réduite à son « ventre ».

Le désir des femmes est un non-sujet. Que l’on pense simplement au fait que l’argument le plus efficace pour freiner un harceleur est « j’ai un copain ». Si un « je ne veux pas » n’a que peu de poids, « mon corps a déjà été réservé par un autre homme » est recevable.



C’est ainsi que transgresser les limites d’une femme, la « conquérir », devient un signe de virilité. La culture, nous l’avons vu, résulte d’un apprentissage. Imposer sa volonté et son désir à une femme s’apprend, il existe des cours et tout un corpus de publications dans lesquels des hommes l’enseignent à d’autres.
L’ouvrage de référence des « pick-up artists » (ou artistes de la drague) s’appelle The Game. Subtil jeu de mot : « game » peut se traduire par « jeu » mais signifie aussi « gibier ». Tout est dit.
Selon ces experts qui affirment enseigner la « séduction », le « non » d’une femme est un « test dont il ne faut pas tenir compte ». Voici l’un des conseils que l’on peut trouver : « La prochaine fois que vous faites face à une résistance ou un test féminin, ne réagissez pas ! Continuez comme si de rien n’était. Vous serez surpris du résultat, je vous le garantis ». Elle dit « non », continuez, ne prenez pas en compte sa réaction. Conseil de drague ou conseil pour harceler voire violer une femme ?

Nous vivons dans une culture de prédation masculine et de mise à disposition du corps des femmes dont la volonté, le ressenti et les émotions sont niés, dénigrés et ridiculisés avec méthode. Les femmes sont compliquées, elle ne s’expriment pas clairement, on ne comprend rien à ce qu’elles veulent véritablement, elles dissimulent leur ressenti et leurs intentions.. le cliché paraît inoffensif, il l’est beaucoup moins dans le contexte que je viens de décrire.

Le viol n’est pas une anomalie. Il n’est que l’une des manifestations d’une culture qui veut que la sexualité masculine est active et que les pulsions des hommes sont puissantes et impérieuses, tandis que les femmes sont douces, passives et que leur désir est soit inexistant, soit impossible à décrypter.

Tout « naturellement », nous trouverons dans la rubrique « kama sutra » de Doctissimo la position de la « belle endormie ». On suggère de pénétrer une femme dans son sommeil. Donc de la violer, sans équivoque possible. Tout « naturellement » aussi, nous lisons dans l’article de Psychologie magazine « Pourquoi les hommes aiment la sodomie » :
« La réticence de la femme est importante à mes yeux. J’aime dominer. J’aime forcer une résistance. »
ou encore : « Je ne demande jamais à une femme l’autorisation de la sodomiser. »
Des violeurs qui s’assument.

Le viol s’inscrit dans une logique globale d’appropriation du corps des femmes par les hommes, faite de stéréotypes sexistes, de blagues, de livres, films et chansons, de harcèlement, d’attouchements, de viols, de meurtres intimes et de massacres.

Pensons-y dès qu’une femme est assimilée à un objet par « blague », ou dès qu’un homme transgresse les limites spatiales, corporelles ou psychiques d’une femme. Chaque geste, chaque mot qui va dans le sens de la culture du viol participe à sa normalisation – in fine c’est de notre intégrité qu’il s’agit.
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